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Bien qu’érigé en référence le témoignage de Primo Levi, ses écrits, son destin, interrogent et parfois divisent. Aussi je souhaite simplement vous apporter ici, sur le plan des rêves, des éléments de comparaison susceptibles de vous interpeller. Sans faire appel à une "science onirologique" (qui n’existe pas à ce jour) il reste possible de soupeser les rêves des prisonniers de cette période tant ils peuvent être raisonnablement assimilables aux rêves d’otages en général dont je citerai deux exemples.
Incontestable pièce maîtresse le fructueux et inespéré travail de collecte d’un Wojciech Owczarski** 
recoupera mes constats et projections antérieurs  ̶ 1993.
De façon non fondamentale, mais en toute cohérence, je mentionnerai accessoirement ma vision du rêve ; que vous y adhériez ou non ne pèsera pratiquement pas sur les pièces versées au dossier.

** Wojciech Owczarski, "The Ritual of Dream Interpretation in the Auschwitz Concentration Camp" in Dreaming volume 27, number 4 (December 2017)

Les rêves d'otages = soutien et consolation sauf chez Primo Levi !

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Les rêves d’otage : soutien et consolation

Au mitan des années 1990 j’écrivais ceci :
- 1er point : le rêve est notre meilleur ami
- 2ème point : notre meilleur ami peut, et a parfois le devoir de nous critiquer.

Dans ces deux cas il recherche notre équilibre et veut notre bien, conjoint à celui des autres. C'est vrai qu'il a cette manie notoire de s'exprimer dans un langage plus ou moins crypté. A contrario, pour l'âme claire d'un enfant, d'un captif de la banquise ou d'ailleurs son message est limpide car il doit être immédiatement accessible ; pour être efficace, être un recours […] En écrivant "limpide" je ne suis pas loin d'exagérer, c'est le bienfait ressenti que l'on doit ici considérer.

Ecoutons sur ARTE le 27. O3.2OOO, le pasteur Terry Waite
- "Sommeil " cette magnifique mélodie d'Ivor Goering " Viens sommeil et avec tes douces tromperies conduit nous jusqu'à la lumière ". Cette mélodie m'a hanté. Il y a dans la simplicité de ces paroles une intensité tragique et pourtant tout au fond l'espoir " Viens sommeil avec tes douces tromperies conduit nous jusqu'à la lumière ", pourquoi cet air a pris une telle importance pour moi en captivité ? Parce que dormir, c'était s'évader loin d'une journée remplie de misères. Quand je dormais MES REVES ME RECONFORTAIENT, je ne faisais pas de cauchemars. Je me souviens m'être plusieurs fois réveillé en riant comme si mon inconscient CHERCHAIT À ME SOUTENIR ET ME REDONNER FORCES ".

- Jean-Paul Kauffmann fut également otage au Liban. Il témoigne dans l'évènement du Jeudi (Octobre 93) que les rêves furent une CONSOLATION durant sa captivité, alors que désormais libre (et libre de se fourvoyer dans ses choix et attitude), il les rejette. Pourtant le rêve poursuit son travail rééquilibrant dans ces deux occurrences.

Livres usés
Ma rencontre avec Primo Levi

 

J’en suis-là à cette époque et depuis cela ne s’est jamais démenti quand, au tournant des années 2000 me semble-t-il, en soirée, je tombe sur la narration d’un rêve de Primo Levi. Cet homme est prisonnier dans un camp de concentration et rêve chaque nuit de nourriture, qu’on lui soustrait au dernier moment. Pour moi c’est un choc qui va à l’encontre de tout ce que je professe depuis tant d’années !
J’en parle à ma fille et ma surprise s’amplifie quand elle m’apprend que cet auteur fait partie des programmes du Bac et que "Si c’est un homme", livre par lequel il
relate sa vie à Auschwitz, est sous notre toit dans ses archives scolaires ! ?
Ce soir-là me voit me coucher, pas désarçonné par rapport à mes assises, non, plutôt
mi-figue mi-raisin. Le lendemain réveil vers 4 heures mû par une impulsion qui me fait
aussitôt questionner la toile tel quel "Mensonge Primo Levi". Des éléments à charge
abondent en ce sens. J’approfondis ma recherche pour constater que ces mêmes
éléments, de par la mouvance de ceux qui les avancent, sont critiqués, voire critiquables.
Quoi qu’il en soit mon doute quant à ses écrits, faible mot, reste intact ; inaltérable au vu de
ce que je sais de la fonction et du rôle joué par les rêves.

Ses écrits

 

Première remarque : lorsque l’on examine le chapitre 5 de "Si c’est un homme", qu’il a intitulé "Nos nuits", on relève au passage cette singularité qui s’oppose peu ou prou à l’hypotonie musculaire intense qui signe naturellement le sommeil paradoxal "On entend les dormeurs […] beaucoup font claquer leurs lèvres et remuent les mâchoires. Ils rêvent qu’ils mangent […]" Que cela défie la physiologie, pourquoi pas ? De formation scientifique Primo Levi, écrivant cela, prend un risque certain ; mais il est vrai qu’à cette époque le sommeil était un parent pauvre, tel le rêve depuis toujours, à telle enseigne qu’on se croit autorisé à broder, quand ce n’est pas délirer, à son sujet. Bref, cela est de peu d’importance comparé au "contenu des rêves" relaté dans ce chapitre. Il se peut même que je me trompe sur ce point.

N'est-ce pas contradictoire avec la suite où la nourriture leur est soustraite ...  ?
C'est pour le moins curieux

 Si c'est un homme   Chapitre 5

 

- "Mon rêve est là devant moi, encore chaud, et moi, bien qu’éveillé, je suis encore tout plein de son angoisse : et alors je me rappelle que ce rêve n’est pas un rêve quelconque, mais que depuis mon arrivée, je l’ai déjà fait je ne sais combien de fois, avec seulement quelques variantes dans le cadre et les détails. Maintenant je suis pleinement lucide, et je me souviens également de l’avoir déjà raconté à Alberto, et qu’il m’a confié, à ma grande surprise, que lui aussi fait ce rêve, et beaucoup d’autres camarades aussi, peut-être tous. Pourquoi cela ? Pourquoi la douleur de chaque jour se traduit-elle dans nos rêves de manière aussi constante par la scène toujours répétée du récit fait et jamais écouté ?
On entend les dormeurs respirer et ronfler. Certains gémissent et parlent, beaucoup font claquer leurs lèvres et remuent les mâchoires. Ils rêvent qu’ils mangent : cela aussi c’est un rêve collectif. C’est un rêve impitoyable, celui qui a créé le mythe de Tantale devait en savoir quelque chose. Non seulement on voit les aliments, mais on les sent dans sa main, distincts et concrets, on en perçoit l’odeur riche et violente ; quelqu’un nous les approche de la bouche, mais une circonstance quelconque, à chaque fois différente, vient interrompre le geste. Alors notre rêve s’évanouit, se décompose en chacun de ses éléments, pour reprendre corps aussitôt après, semblable et différent : et cela sans trêve, pour chacun de nous, toutes les nuits, et tout au long de notre sommeil.
Ainsi se traînent nos nuits. Le rêve de Tantale et le rêve du récit s’insèrent dans une trame d’images plus indistinctes : les souffrances de la journée, où entrent la faim, les coups, le froid, la fatigue, la peur et la promiscuité, se muent la nuit en cauchemars informes, d’une violence inouïe, comme on n’en peut faire, dans la vie courante, que pendant une nuit de fièvre. Nous nous éveillons à tout moment, glacés de terreur, encore sous le coup d’un ordre, crié par une voix haineuse, et dans une langue que nous ne comprenons pas. La procession au seau et le bruit sourd des talons sur le plancher se fondent dans l’image symbolique d’une autre procession : nous sommes serrés les uns contre les autres, gris et interchangeables, petits comme des fourmis et grands jusqu’à toucher les étoiles, innombrables, couvrant la plaine jusqu’à l’horizon ; tantôt confondus en une même substance, un amalgame angoissant dans lequel nous nous sentons englués, étouffés ; tantôt en marche pour une ronde sans commencement ni fin, éblouis de vertiges, chavirés de nausées ; jusqu’à ce que la faim ou le froid ou le trop-plein de nos vessies reconduisent nos rêves à leurs proportions coutumières. Lorsque le cauchemar lui-même ou le malaise physique nous réveillent, nous cherchons en vain à en démêler les éléments et à les refouler hors du champ de notre conscience afin d’empêcher leur intrusion dans notre sommeil : mais nous n’avons pas plus tôt fermé les yeux que nous sentons notre cerveau se remettre en marche indépendamment de notre volonté : il bourdonne, il ronfle, incapable de repos, il fabrique des fantasmes et des symboles terrifiants dont il trace et fait mouvoir sans répit les contours brumeux sur l’écran de nos rêves. Mais durant toute la nuit, à travers toutes les alternances de sommeil, de conscience et de cauchemars [...]"

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J’en restais là quand quelques années plus tard 

je rencontre un autre texte de cet auteur, sorte de testament à son fils. Là pour le coup son texte – stupéfiant et dans le droit fil de ce que j’avais imaginé à son sujet - trouble nombre d’observa-
-teurs, ce qui n’interdit pas à certains exégètes d’échafauder de l’échevelé.

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Extrait :

 

- "Je ne doute pas que tu ne suives mes traces, et ne deviennes arracheur de dents comme je l’ai été, et comme avant moi l’ont été tes aïeux. Il faut donc que tu saches que la musique est nécessaire à l’exercice de nos fonctions : un bon arracheur de dents doit avoir à sa suite au moins deux trompettes et deux tambours, ou mieux deux joueurs de grosse caisse. Plus la fanfare déploiera de vigueur et d’entrain sur le lieu des opérations, plus tu seras respecté et plus la douleur de ton patient s’atténuera. Tu l’auras toi-même remarqué, lorsqu’enfant tu assistais à ma tâche quotidienne […] Nos adversaires nous narguent en disant que nous nous entendons à transformer la douleur en argent : les sots ! C’est là le meilleur éloge de notre magistère".

  Partager les rêves était un rituel communautaire vital pour les prisonniers polonais du camp de concentration d'Auschwitz

 

Plus de deux décennie ont passé, miraculeusement j’en arrive aux travaux polonais d’Owczarski publiés en 2017 qui mesurent combien partager les rêves était un rituel communautaire vital pour les prisonniers polonais du camp de concentration d'Auschwitz. Ces travaux s’appuient sur une enquête des années 1970 menée auprès des survivants polonais qui a recueilli leurs témoignages de rêves datant de leur captivité. Il en est ressorti que le partage des rêves était au cœur de la vie de nombreux détenus polonais et que ça leur procurait un bienfait. Des tentatives d’interprétations se firent jour et suscitaient généralement de l’espoir "allumèrent des scintillements d'espoir dans le désert spirituel sans espoir, dans nos cœurs mourants". Il résultat même entre les différentes propositions un challenge pour raconter l'histoire la plus divertissante ou offrir l'interprétation la plus fine. Une rescapée a déclaré: "Les récits de fortune et les interprétations de rêves étaient l'aspect le plus important de la vie de nos camps."

 

Cela concorde avec les rêves d’autres personnes prises en otage, Jean-Paul Kauffmann, ex otage, raconte qu’entre eux les otages se racontaient leurs rêves. C’était une ressource, une aide, un soutien. Le pasteur Terry Waite dit à peu de chose près ce que dit un des survivants polonais qui parle d’espoir et de cœur mourant ; or cela ne colle pas du tout avec ce que nous raconte Primo Levi, pas du tout, ça ne colle pas avec ce que je constate du rôle du rêve.

Lorsque l’on fréquente assidûment les rêves, qui plus est lorsque l'on est apte à les comprendre, un peu comme un expert en art on saura reconnaître ce qui est artificiel et grossièrement créé pour étayer une tromperie de ce qui est authentique, vrai, sincère. Primo Levi, lui, n’a aucun scrupule et je soutiens qu’il imagina qu’un récit de rêve est la matière idéale pour sa besogne car invérifiable, à croire sur parole : aucune limite dans le scénario, impact émotionnel facilement incorporable. D’ailleurs il roula maints psychanalystes, ce qui n’est pas étonnant ceux-ci étant hors sujet dès la fondation du dogme, en dépit de quelques outils valables - souvent utilisés à contre sens.

Poster
Menton est joli au singulier
moche avec un "S" incitatif
… et une deuxième couche ! Apocryphe selon moi (sous réserve)

 

De même que l’assassin revient sur les lieux de son crime Primo Levi exploitera une ultime fois son filon du rêve. Un soi-disant rêve, plutôt cousu de fil blanc que vêtu de lin et de probité candide. Cependant j'ai pu lire par ci, par là qu'il existait des cauchemars traumatiques (ce rêve n'est cependant pas un cauchemar), si ma position ne me permet pas de connaître concrètement ce type de cauchemars j'ai pu croiser des rêves abusivement qualifiés de tels. Pour celui-ci je resterai très, très, réservé.

- "C’est un rêve à l’intérieur d’un autre rêve, et ses détails varient, son fond est toujours le même. Je suis à table avec ma famille, ou avec des amis, au travail ou dans une campagne verte ; dans un climat paisible et détendu, apparemment dépourvu de tension et de peine ; et pourtant, j’éprouve une angoisse ténue et profonde, la sensation précise d’une menace qui pèse sur moi. De fait, au fur et à mesure que se déroule le rêve, peu à peu ou brutalement, et chaque fois d’une façon différente, tout s’écroule, tout se défait autour de moi, décor et gens, et mon angoisse se fait plus intense et plus précise. Puis c’est le chaos. Je suis au centre d’un néant grisâtre et trouble, et soudain je SAIS ce que tout cela signifie, et je sais aussi que je l’ai toujours su : je suis à nouveau dans le Camp et rien n’était vrai que le camp. Le reste, la famille, la nature en fleurs, le foyer, n’était qu’une brève vacance, une illusion des sens, un rêve. Le rêve intérieur, le rêve de paix, est fini, et dans le rêve extérieur, qui se poursuit et me glace, j’entends résonner une voix que je connais bien. Elle ne prononce qu’un mot, un seul, sans rien d’autoritaire, un mot bref et bas ; l’ordre qui accompagnait l’aube à Auschwitz, un mot étranger, attendu et redouté : debout, “Wstawac”.


Accident ou suicide ? Primo Levi décédera le 11 Avril 1987.

D’avoir mis cet article en ligne hier me permet d’en porter l’info sur divers forums où j’interviens parfois.
J’en utilise alors la fonction de recherche avec pour mots clés Primo Levi et là je retrouve –                     heureuse surprise – ce moment exact (le 14 Août 2008) où j’apprends l’existence                             des écrits de cet auteur ainsi que les questions que cela me pose par rapport à                                mes assises. Je vous mets le lien de ces échanges à la suite, c’est un archivage                                   réalisé par le site qui héberge cette conversation. Nombre d’interventions                                      sont passées à la trappe ce qui nuit quelque peu au suivi des échanges. Les                                     noms et pseudos originels ont été passés à la moulinette le mien devenant                                   neutre en Profil supprimé. On peut également le retrouver mentionné par                                   un forumeur en tant que Ba, explication :
-                          Comme toujours ces forums sont le lieu de manœuvres et de bagarres, c’est                              pour ridiculiser cela que je m’étais proclamé Ba, Bala, Baladur, Balamou,                                   Balamouchi et je ne sais plus quoi d’aussi ridicule dont Joseph Lubsky                                       imposteur notoire mais fictif créé quelques années auparavant par Patrick                            Sébastien.
Vous constaterez ma volonté d’approfondir ou de réformer ce qui gravite autour des rêves d’otages, je contacte notamment deux spécialistes… qui ne me répondront jamais.
"Aujourd’hui si je ne doute pas par rapport à ce que j’affirme et constate invariablement depuis quinze années sur le rôle du rêve, je suis prêt à réviser un aspect de ma « théorie » ; quitte à ce qu’elle perde un soupçon de son unité. Pour cela quelques témoignages d’otages, des échanges oraux, me sont indispensables…etc."
Message édité par Solal le 24/09/2015
à 15:19:0 – ceci semble être le moment
où la conversation originelle a été
refondue en archives par un
technicien. Ci contre extrait en
capture d'écran >>>>>>>>>>>>>>
 

Archives 2008 CLICK

29
Mai
2020

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Petites trouvailles du 30 Mai 2020

Boris Cyrulnik publie le 19 février 2008 une tribune sensible et intelligente dans "Le Monde" CLICK

"Pour un enfant de 10 ans, porter le poids direct de la Shoah est un fardeau trop lourd."

J'aime, comme d'hab. 
Il y convoque Primo Levi

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Je n'avais pas prêté attention (! ) à deux lignes de "Si c'est un homme"  

Ces quelques mots figurent au chapitre précédent - chapitre 4 intitulé  KB K.B.est l’abréviation de "Krankenbau" > infirmerie.


« Malheur à celui qui rêve : le réveil est la pire des souffrances. Mais cela ne nous arrive guère, et nos rêves ne sont pas longs : nous ne sommes que des bêtes fourbues. »

N'est-ce pas - rigoureusement - l'inverse qu'il écrira au chapitre 5 que nous venons de voir ? 

Reprenons les choses au début :
Dans la préface de "Si c’est un homme" Turin, janvier 1947

- "Je ne l’ai pas écrit dans le but d’avancer de nouveaux chefs d’accusation, mais plutôt pour fournir des documents à une étude dépassionnée de certains aspects de l’âme humaine. […] il me semble inutile d’ajouter qu’aucun des faits n’y est inventé." conclue-t-il.          En ce cas pourquoi insister autant ? Conclurai-je.

En tant qu'amateur éclairé je ne puis croire en ce poème - dédicacé de surcroît. Non, les rêves ne fonctionnent pas ainsi, au contraire. 

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Un commentaire 
troublant de Primo Levi sur le mensonge et l'histoire. Il n'est pas question de lui mais on jurerait du vécu s'étendant sur plusieurs décennies.


Page 52 d'un ouvrage de Peter Schöttler "Du Rhin à la Manche: Frontières et relations franco-allemandes au XXe siècle" CLICK

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Maintenant si vous préférez l'irrécusable vérité d'une étude académique très fouillée, selon les normes académiques garantes de sérieux, vous aurez de quoi vous rassasier ici CLICK

Bien que superfétatoire, je rajoute ces quelques éléments de comparaison 22 Juin 2020

En 1945 dès sa libération d’Auschwitz Charlotte Delbo écrit "Auschwitz et après" Tome 1 "Aucun de nous ne reviendra" ouvrage qui sera publié en 1970 aux éditions de minuit. Elle raconte pages 90 et 91 un rêve concentrationnaire :
« Il n’y a plus que la ressource de se blottir sur soi-même et essayer de susciter un cauchemar supportable, peut-être celui où l’on rentre à la maison, où l’on revient et où l’on dit : c’est moi, me voilà, je reviens, vous voyez, mais tous les membres de la famille qu’on croyait torturés d’inquiétude se tournent vers le mur, deviennent muets, étrangers d’indifférence. On dit encore : c’est moi, je suis ici, je sais maintenant que c’est vrai, que je ne rêve pas, j’ai si souvent rêvé que je revenais et c’était affreux au réveil, cette fois c’est vrai, c’est vrai puisque je suis dans la cuisine, que je touche l’évier. Tu vois, maman, c’est moi, et le froid de la pierre à évier me tire du sommeil. » C’est une brique éboulée de la murette qui sépare le carré du carré voisin où d’autres larves dorment et gémissent et rêvent sous les couvertures qui les recouvrent (…)  

Nous sommes-là, en quelque sorte, dans un troisième cas de figure, puisque ce rêve procède sensiblement selon les modalités des rêves de deuils (qui sont toujours à visée apaisante) et que s’y ajoute une petite fantaisie littéraire propre à nous embrouiller : "essayer de susciter un cauchemar supportable" est, bien entendu, un oxymore.
Le parallèle avec les rêves de deuil s’impose ici 
La majorité des rêves de soutien, que j'appelle rêves confortants, se produisent à l'occasion de deuils, ils pourraient être en ce cas nommés rêves apaisants.
 Il n'y a aucun doute que la personne vivant un deuil peut connaître une profonde affliction dont la durée sera variable selon les individus. On peut relever durant cette période un type de rêve pour lesquels il n'y a rien à interpréter, ou si peu que je n'en ai consigné aucun détail. Il semble assez admissible que ces rêves soient frappants et pratiquement à lecture directe puisqu'ils doivent aider la personne en difficulté. Certains sont franchement drôles, malgré la gravité du contexte, et peu importe que la mort ait même été violente. Pour drôles qu'ils soient, ils ne sembleront jamais déplacés ou de mauvais goût. On y voit pratiquement toujours le défunt, assez peu affecté par sa mort, venir faire deux ou trois bricoles ou dire quelques phrases.


Autre exemple des bienfaits du rêve dans "L’homme et la bête", Paris, Gallimard coll. Poche, 1947, p. 97.
L. Martin-Chauffier témoigne ainsi : "Le réveil était brutal et les images qu’il apporte étaient pires que l’insomnie. Déjà, chaque matin, bien avant que le jour se lève, quand nous était rendu, par le brusque éclairage du block et les cris des Stubendienste, cet affreux décor familier et qu’il fallait retrouver sa présence, renouer l’interminable chaîne des jours rompue, quelques heures durant, par des rêves qui trop souvent nous avaient rendu la liberté, c’était comme une arrestation recommencée, un retour au fumier : le malheur retrouvait toute sa nouveauté."

Une énorme base de témoignages sur cette période est visible ici CLICK

Ajout Novembre 2020

En 1986 Levi accepte que Giovanni Tesio écrive sa biographie. Chaque semaine ils se rencontrent pour un entretien. Extrait :
- « Nous sommes partis de son enfance, nous avons parlé de son adolescence, de ses études, de son travail après l’université et nous arrivions à son départ à Auschwitz mais les conversations ont dû être interrompues. » L’écrivain disparaît brutalement il se suicide.
- « D’une certaine manière il ne se sentait pas à sa place. C’était un écrivain reconnu, un écrivain à succès, mais il n’avait rien prévu de ce succès et il était à un moment douloureux de sa vie, en pleine dépression. Il se dévalorisait, il était incapable de reconnaître, si ce n’est sa propre grandeur, au moins sa stature. »
Sur cette vidéo à partir de 10 minutes.

Primo Levi : l’histoire de son chef-d’œuvre - Stupéfiant ! - Vidéo Dailymotion CLICK

 

Trente ans après la mort de Primo Levi, un petit livre d’entretiens paraît CLICK. Petit mais riche et éclairant. Ce Moi qui vous parle aurait dû constituer la base d’une biographie autorisée que Giovanni Tesio souhaitait écrire sur l’écrivain

Le livre donne une image contrastée, complexe, de Primo Levi :

« Témoin majeur d’Auschwitz, cet homme dont l’absolue probité n’avait d’égale que la blessure qu’il portait dans son esprit et sa chair, était un maître de la laïcité, de la raison, du doute et du questionnement, mais aussi de la clarté, de la résistance, de la détermination et de l’action. »

 

 Primo Levi, “Moi qui vous parle”, Conversation avec Giovanni Tesio traduit par Marie-Paule Duverne, Pocket Tallandier

Ajout 1er Décembre 2020
Extrait de son ouvrage : Les Naufragés et les rescapés. Quarante ans après Auschwitz, Gallimard, 1989, p. 11
« Les SS trouvaient plaisir à en avertir cyniquement les prisonniers : “De quelque façon que cette guerre finisse, nous l’avons déjà gagnée contre vous ; aucun d’entre vous ne restera pour porter témoignage, mais même si quelques-uns en réchappaient, le monde ne les croira pas. Peut-être y aura-t-il des soupçons, des discussions, des recherches faites par les historiens, mais il n’y aura pas de certitudes parce que nous détruirons les preuves en vous détruisant. Et même s’il devait subsister quelques preuves, et si quelques-uns d’entre vous devaient survivre, les gens diront que les faits que vous racontez sont trop monstrueux pour être crus : ils diront que ce sont des exagérations de la propagande alliée, et ils nous croiront, nous qui nierons tout, et pas vous. L’histoire des Lager, c’est nous qui la dicterons.” »

Ajout Janvier 2021
Comment n'ai-je pas pensé à ce qui sert parfois au juge en quête de preuves sur quoi pouvoir s'appuyer ?

- Graphologie pardi ! C'est en cours mais il ne me sera probablement pas possible de parvenir à mes fins. 

Le premier élément qui m'a éveillé à cette piste est cela CLICK
 

A partir de là j'ai fureté et dans ma navigation j'ai croisé un petit bout de papier innocent (?) mis en ligne ici CLICK
Je viens de demander à la personne qui l'a dénichée et produite  qu'elle veuille bien m'autoriser à l'utiliser. Ne sachant si son blog est tjs actif je m'autorise, dans l'attente de sa réponse, à vous le soumettre. Est-ce Primo Levi qui l'a rédigé ?
Par contre certaines bibliothèques, italiennes principalement, détiennent un fond  en son hommage Exemple : CLICK

Il existe de par le monde des Centres Primo Levi de différentes nature (entraide par exemple), certains détiennent des documents.

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Ajout Mars 2021
Quand l’historien Benjamin Stora constate que "La guerre d'Algérie n'a pas été regardée en face" il renouvèle l’exigence d’un nécessaire recul, fût-il tardif, face à un aval antérieur "qui allait de soi". 
En cherchant quelques ressources traitant de la remise en question je suis tombé sur cette sentence de Jacob Chanowski :
"Il est important que les étudiants portent un regard neuf et irrévérencieux sur leurs études ; ils ne doivent pas vénérer le savoir mais le remettre en question."
Je me suis dit alors « Chouette, le patronyme de cet auteur me prémunira peut-être envers un éventuel réflexe exacerbé d’antisémitisme à mon encontre ?» Après recherches il s’avère que cette sentence soit la seule trace qu’ait laissé cet insondable Jacob Chanowski.